Gouvernance numérique et innovation civique au Sahel : le modèle du tabouret à trois pieds
Comment l’Afrique de l’Ouest et le Sahel peuvent-ils mobiliser la gouvernance numérique pour renforcer la résilience démocratique et l’inclusion des jeunes ? Le modèle du tabouret à trois pieds (Personne, Processus, Technologie & Data) pose que la transformation numérique ne tient que si ces trois piliers avancent ensemble. Communication présentée au 9ᵉ symposium annuel du Gorée Institute, île de Gorée, le 24 mars 2026.
Papa Massamba Ndiaye · 24 mars 2026 · 24 min de lecture
Introduction : l'urgence d'un nouveau contrat social numérique
Dans de nombreuses cultures africaines, le tabouret à trois pieds est l'objet du quotidien le plus stable qui soit. Trois pieds, pas quatre. Chacun est indispensable. Ôtez-en un seul, et tout s'effondre. Je propose cette image comme grille de lecture pour la gouvernance numérique en Afrique de l'Ouest et au Sahel.
La région traverse aujourd'hui des mutations lourdes : transitions politiques et institutionnelles dans plusieurs pays, crise de confiance entre citoyens et institutions publiques, défis sécuritaires persistants, transformations démographiques. En Afrique de l'Ouest et du Centre, plus de 64 % de la population a moins de 24 ans. Dans certains pays du Sahel, les moins de 25 ans dépassent 60 %. Nous ne faisons pas face à une « jeunesse minoritaire » à gérer. Nous faisons face à une majorité démographique qui n'attend pas qu'on lui fasse de la place à la table : elle construit la table.
Deux erreurs symétriques menacent les politiques publiques. La première consiste à percevoir cette jeunesse comme un risque, une masse à contenir, à occuper, à surveiller. La seconde lui attribue un rôle rhétorique dans les discours sur la participation, sans jamais lui ouvrir les portes des processus décisionnels. Les deux postures produisent le même résultat : une énergie démographique qui se transforme en frustration, en contestation radicale ou en migration des talents.
La résilience démocratique au Sahel ne se joue pas dans l'accumulation d'outils technologiques. Elle repose sur la cohérence entre trois piliers. La Personne : ses compétences, son leadership, son appropriation citoyenne. Les Processus : les cadres légaux, les services publics réformés, les espaces de participation. La Technologie et la Data : les outils numériques et l'open data comme leviers de redevabilité et d'innovation civique.
Ces trois piliers ne s'additionnent pas. Ils se conditionnent. Voilà ma thèse, construite à partir d'expériences africaines documentées et d'engagements de terrain dans la co-construction de politiques publiques au Sénégal et dans la région.
Premier pilier : la Personne
Le capital humain, moteur premier de la gouvernance numérique
Aucun outil numérique ne fonctionne sans les femmes et les hommes capables de le comprendre, de le critiquer et de le piloter. C'est la vérité la plus banale de la transformation numérique, et celle que les stratégies publiques africaines négligent le plus souvent, en privilégiant l'investissement dans les infrastructures et les équipements.
En Afrique de l'Ouest et au Sahel, la jeunesse représente plus de 65 % de la population. Cette puissance démographique ne deviendra une puissance de gouvernance que si on la cultive. Les rapports de l'UNESCO et du PNUD rappellent que sans compétences numériques et sans éducation aux médias, le numérique accentue les inégalités au lieu de les réduire. Dans trop d'écoles rurales sahéliennes, la salle informatique est un slogan peint sur le mur. L'écart entre la promesse et la réalité est le premier terrain où se joue l'inclusion ou l'exclusion de la prochaine génération.
Former aux compétences de gouvernance, pas seulement aux métiers du marché
La formation doit être repensée dans sa finalité. Préparer des jeunes à occuper des emplois dans le secteur numérique privé reste un objectif légitime, mais court. Il faut former une génération entière à la gouvernance numérique : comprendre comment fonctionnent les budgets publics, savoir lire un appel d'offres, évaluer l'impact d'une politique publique, maîtriser les outils de suivi citoyen.
À Ubuntu University, cette conviction structure notre approche pédagogique depuis plusieurs années. J'ai accompagné des jeunes de la Côte d'Ivoire au Bénin, jusqu'au Tchad, dans la conception de solutions numériques à fort impact : plateformes de notation des services publics, outils d'évaluation de l'action publique, espaces de concertation citoyenne en ligne.
La vitesse de la transformation frappe. En trois mois et demi, des jeunes sans base technique imaginent, prototypent et portent des solutions concrètes pour leurs communautés. Là où il n'y avait ni code ni confiance naît une capacité d'agir. Ils cessent d'être des utilisateurs de la technologie pour en devenir les concepteurs.
Cette bascule, de l'usage passif à la co-conception, est ce que doit viser toute politique de formation à la gouvernance numérique. Elle ne se produit pas seule. Elle exige des espaces pédagogiques sécurisés, des mentors qui croient en ces jeunes avant qu'ils croient en eux-mêmes, et des institutions qui acceptent de reconnaître ces solutions comme légitimes.
L'inclusion des jeunes femmes : une condition, pas une option
La fracture de genre dans le numérique africain est documentée et sévère. Les jeunes femmes sont moins connectées, moins équipées, moins visibles dans les espaces numériques, moins représentées dans les formations technologiques. La Banque mondiale rapporte que des millions de jeunes Africaines ont exprimé leur sentiment d'exclusion des bénéfices de la révolution numérique. En Afrique subsaharienne, l'écart entre les taux d'utilisation d'Internet des hommes et des femmes dépasse 20 points dans plusieurs pays.
Cette exclusion n'est pas un détail technique à corriger en marge d'une politique de gouvernance numérique. Elle en est la faille centrale. Une gouvernance numérique qui marginalise la moitié de sa jeunesse perd la moitié de ses capacités d'innovation, de ses ancrages communautaires et de sa légitimité démocratique. La parité dans l'accès aux compétences numériques est une condition opérationnelle de la résilience.
Cela suppose des programmes d'accès aux formations numériques pour les filles et les jeunes femmes des zones rurales, des mesures contre le cyberharcèlement qui freine la participation en ligne, et une représentation active des jeunes femmes dans les instances de co-conception des politiques numériques.
Le mentorat comme chaîne de transmission du leadership
La région transmet mal le leadership d'une génération à l'autre. Les anciens dirigeants et les jeunes innovateurs évoluent dans des écosystèmes séparés, sans espace d'échange ni de confrontation. Le mentorat, entendu comme un dialogue entre générations plutôt que comme une relation hiérarchique, est l'un des leviers les plus puissants pour combler ce fossé.
Au Sénégal, notre implication dans le Débat Numérique National de la Jeunesse et dans le comité interministériel sur l'agenda Jeunesse, Paix et Sécurité nous a montré la valeur de ces espaces mixtes : des jeunes développeurs et activistes assis autour de la même table que des décideurs publics et des chercheurs seniors. Ces dispositifs ne fonctionnent qu'à une condition, être conçus comme de vrais espaces de co-construction plutôt que comme des cérémonies de consultation sans suite.
« Un État ne se "numérise" pas tout seul. Ce sont ses citoyens qui s'approprient les outils, qui les contestent, qui les améliorent. »
Deuxième pilier : les Processus
Réformer les règles du jeu, pas seulement les outils
Les débats sur la transformation numérique sous-estiment ce pilier. On parle abondamment de technologie. On parle trop peu des règles du jeu qui permettent à cette technologie de produire de la confiance, de l'inclusion et de la transparence.
Numériser les services publics ne suffit pas si l'opération consiste à mettre en ligne les mêmes procédures opaques, les mêmes formulaires incompréhensibles, les mêmes logiques d'exclusion. J'appelle ce phénomène la « vitrification numérique » : une belle façade technologique qui dissimule des pratiques institutionnelles inchangées. Elle entretient la défiance des citoyens et gaspille les ressources investies.
Le cadre légal comme bouclier et comme boussole
Un processus réformé commence par un cadre légal protecteur. Sans lois claires sur la protection des données personnelles, la liberté d'expression en ligne et l'accès équitable à Internet, la transformation numérique devient un instrument de surveillance et de contrôle politique. L'hypothèse n'a rien de théorique : les coupures d'Internet lors des processus électoraux dans plusieurs pays africains montrent comment l'infrastructure numérique se retourne contre les droits fondamentaux.
ISS Africa et EISA ont documenté cette montée des contrôles de l'information lors des élections africaines. Le cadre légal doit donc jouer deux rôles. Bouclier, en protégeant les citoyens contre les usages abusifs du numérique par les États. Boussole, en orientant la transformation numérique vers la redevabilité, la transparence et l'inclusion.
Cette dimension légale est indissociable de la question de l'intelligence artificielle. Au Sénégal, nous avons travaillé à l'élaboration de la Stratégie Nationale de l'Intelligence Artificielle en intégrant dès la conception l'encadrement éthique des algorithmes et la protection des données. Ce travail a posé une question de fond : comment garantir que l'IA serve les droits humains au lieu de les contourner ? L'utilisation stratégique des données publiques et l'encadrement éthique de l'IA ne sont pas des contraintes à imposer après coup. Ce sont des conditions d'une gouvernance légitime.
Des services publics redessinés autour de l'usager
Plusieurs expériences africaines montrent qu'on peut réformer les processus de manière ambitieuse. Irembo au Rwanda a redessiné plus de cent services publics autour de l'expérience de l'usager, en réduisant fortement les délais et les coûts d'accès à l'administration. La clé de ce succès n'a rien de technologique : partir des besoins réels des citoyens plutôt que des habitudes des fonctionnaires. Au Ghana, e-Zwich a permis d'inclure des millions de citoyens sans compte bancaire dans les circuits de l'économie formelle et des transferts sociaux de l'État. Ces deux exemples ont réformé le processus avant d'imposer l'outil.
La compréhension des cycles décisionnels par les jeunes
Un processus inclusif est aussi un cycle décisionnel que les jeunes comprennent et dans lequel ils interviennent. Savoir comment un budget est voté, comment les crédits sont décaissés, comment une loi est amendée : voilà la condition de base pour passer de la protestation à l'influence.
Follow The Money au Nigeria montre ce que devient un jeune armé de cette compréhension et d'outils numériques adaptés. En analysant des allocations budgétaires destinées à Bagega, un village minier frappé par une pollution au plomb, des jeunes journalistes-citoyens ont découvert que l'argent promis n'avait pas été dépensé. Ils ont lancé la campagne #SaveBagega, mobilisé les médias, interpellé les représentants au niveau fédéral et à celui de l'État de Zamfara. Environ 5 millions de dollars ont fini par être débloqués pour la dépollution et la prise en charge sanitaire des habitants. Le numérique n'a pas remplacé le processus. Il l'a rendu redevable.
C'est dans cet esprit que nous avons conduit la co-construction de la Stratégie Nationale de Bonne Gouvernance au Sénégal. Nous n'avons pas seulement invité des experts et des techniciens. Des jeunes développeurs, entrepreneurs sociaux et activistes ont participé aux ateliers, partagé leurs craintes et leurs attentes, formulé des propositions. C'était un pas tangible vers une approche « par les jeunes et avec les jeunes » plutôt que « pour les jeunes ».
« La technologie ouvre des portes. Ce sont les processus, les lois, les procédures, les espaces de participation, qui décident qui peut y entrer, qui peut rester, et qui a le droit de parler. »
Troisième pilier : Technologie & Data
Le levier, pas la finalité
On présente souvent ce troisième pilier comme le premier, parfois comme le seul. Voilà l'erreur de perspective que je cherche à corriger. La technologie et la data sont des leviers puissants. Un levier sans main compétente pour le tenir, le pilier Personne, et sans règles du jeu claires pour l'orienter, le pilier Processus, reste inutile au mieux, dangereux au pire.
Cette mise en garde posée, on peut apprécier ce que la Civic Tech africaine produit de remarquable sur le continent. Cette génération n'attend pas la permission pour innover. Elle crée des outils, des plateformes et des réseaux qui reconfigurent les rapports entre citoyens et institutions.
La Civic Tech africaine en action
BudgIT, fondée au Nigeria, est l'un des exemples les plus documentés et les plus répliqués du continent. L'organisation part d'un constat simple : les budgets publics sont des documents techniques volumineux que très peu de citoyens lisent. BudgIT transforme ces lois de finances en infographies accessibles, en cartes interactives et en plateformes web intuitives. Son outil Tracka permet aux citoyens de voir quels projets sont prévus dans leur communauté, de signaler ceux qui sont inachevés ou inexistants, et d'interpeller les autorités locales. GovSpend, autre outil de l'écosystème BudgIT, suit les décaissements réels, détecte les dépenses douteuses et compare les engagements budgétaires aux réalisations sur le terrain.
Ces outils ne sont pas créés par des experts en gouvernance pour des experts. Des jeunes les construisent pour que d'autres citoyens, dont des milliers de jeunes, puissent « voir » l'argent public et demander des comptes. C'est une redevabilité citoyenne organisée, réplicable et documentée. Son impact a été reconnu au niveau international : ces outils ont détecté et corrigé des dérives de gestion publique que les mécanismes institutionnels classiques avaient laissées passer.
Ushahidi, née au Kenya dans le contexte des violences post-électorales de 2007-2008, représente une autre forme d'innovation civique. Cette plateforme de cartographie participative collecte, visualise et agrège des signalements citoyens en temps réel : incidents électoraux, pannes de services publics, catastrophes naturelles, obstacles administratifs. Elle a depuis été déployée dans des dizaines de pays et soutenue par le Civic Tech Fund de l'Union africaine. Dans un contexte sahélien, son usage pourrait cartographier les incidents à l'école, l'accès à l'eau ou l'état des routes rurales, des données essentielles pour un plaidoyer basé sur les faits.
L'open data comme bien commun
La data publique ouverte et accessible devient un bien commun d'une puissance considérable. Elle permet un plaidoyer basé sur les faits plutôt que sur les opinions. Elle permet aux journalistes citoyens, aux organisations de la société civile et aux chercheurs de surveiller la mise en œuvre des politiques publiques de façon indépendante. Elle réduit l'asymétrie d'information entre gouvernants et gouvernés, l'une des sources de la crise de confiance que traverse la région.
Au Sénégal, un portail de données géospatiales ouvertes partage déjà des informations sur la santé, l'éducation et l'énergie, pour que la société civile, les chercheurs et les entrepreneurs construisent des solutions à partir de données réelles. Ce type d'infrastructure peut devenir la matière première des innovations civiques de la prochaine génération. L'émergence d'une identité numérique active prend ici tout son sens : elle permet aux jeunes d'influencer les processus de décision nationaux et locaux par la production de preuves et de contre-propositions documentées, et pas seulement par la mobilisation protestataire.
Les fractures et les périls
Célébrer le potentiel de la Civic Tech sans affronter les fractures qui en limitent la portée serait malhonnête.
La fracture numérique est la première barrière. En Afrique, l'usage d'Internet est en moyenne 2 à 3 fois plus élevé en ville qu'en milieu rural. Les chiffres de l'Union internationale des télécommunications confirment que beaucoup de jeunes du Sahel vivent dans ces zones où la connexion est chère, instable et parfois inexistante. Une politique de Civic Tech qui ignore cette réalité consolide une gouvernance urbaine et connectée, en laissant derrière elle les zones rurales et les populations les plus précaires.
La désinformation et le cyberharcèlement forment la deuxième fracture. Les technologies qui permettent la mobilisation citoyenne permettent aussi la manipulation. Les réseaux sociaux amplifient les récits trompeurs à une échelle inédite. L'intelligence artificielle produit des deepfakes et des contenus synthétiques qui brouillent la frontière entre information et manipulation. L'impact sur les processus électoraux est documenté : la désinformation érode la confiance dans les institutions et réduit la participation électorale des jeunes, la génération la plus connectée.
Une étude de TechCabal montre qu'une majorité d'organisations de Civic Tech au Nigeria ont vu leurs financements baisser ces dernières années, au moment où leurs outils deviennent indispensables au débat démocratique. Ce paradoxe désigne la troisième fracture : la faible reconnaissance institutionnelle et le manque de financements durables pour les initiatives numériques portées par des jeunes. Trop d'innovations naissent, brillent quelques mois, et meurent faute d'écosystème pérenne.
Face à ces risques, les réponses répressives, coupures d'Internet, blocages de plateformes, restrictions des VPN lors d'élections, sont disproportionnées au regard des droits fondamentaux et contre-productives pour la résilience démocratique. Elles aggravent la crise de confiance qu'elles prétendent contenir, en signalant aux jeunes que leur capacité à s'exprimer en ligne dépend de la bonne humeur des autorités.
« La data enrichit ou pollue selon la main qui la contrôle et les règles qui l'encadrent. »
La cohérence : quand les trois pieds tiennent ensemble
Vers un modèle de gouvernance agile, centré sur l'usager, dont les jeunes sont au cœur
Les trois piliers ne s'additionnent pas mécaniquement. Ils se conditionnent, et leur cohérence fait la solidité du modèle. Regardons ce qui se passe quand l'un d'eux manque.
Un État qui investit massivement dans la technologie sans réformer ses processus produit de la frustration numérique. Des plateformes en ligne qui ne répondent pas, des formulaires incompréhensibles, des citoyens qui cliquent sans jamais être entendus. La technologie amplifie alors le dysfonctionnement plutôt que la gouvernance. Les utilisateurs se découragent, et la méfiance envers les institutions numériques s'installe.
Un État qui forme des jeunes sans leur ouvrir les portes des institutions produit des talents qui partent : vers d'autres pays, vers le secteur privé international, vers une contestation sans espace d'influence. La fuite des cerveaux et la radicalisation de la contestation juvénile sont les deux faces d'un même échec.
Un État qui ouvre ses données sans protéger les droits de ses citoyens produit de la peur. Peur d'être surveillé, profilé, réduit à des statistiques. Là où la confiance entre les jeunes et les institutions est déjà fragilisée, cette peur décourage les participations les plus innovantes et les plus critiques, celles dont la gouvernance démocratique a le plus besoin.
Quand les trois piliers s'alignent, des jeunes formés et inclus, des processus ouverts et sécurisés par un cadre légal robuste, des technologies et des données au service du bien commun, la gouvernance devient plus agile, plus transparente, plus proche des réalités locales. Elle s'adapte en temps réel aux besoins des communautés, corrige ses erreurs, et maintient le lien de confiance entre institutions et citoyens.
Les expériences citées dans cet article, Irembo au Rwanda, BudgIT et Follow The Money au Nigeria, Ushahidi au Kenya, e-Zwich au Ghana, les stratégies nationales de l'IA et de bonne gouvernance au Sénégal, partagent une caractéristique. Aucune n'a réussi en travaillant sur un seul pilier. Toutes ont créé un écosystème cohérent entre formation humaine, réforme institutionnelle et déploiement technologique. Cet alignement leur a permis de passer à l'échelle.
La notion d'écosystème est ici centrale. Une gouvernance numérique résiliente ne sort pas d'un projet ponctuel ni d'une réforme sectorielle. Elle sort d'un environnement où les compétences humaines, les cadres légaux, les services publics, les initiatives civiques et les données ouvertes interagissent de manière cumulative. Construire cet écosystème demande du temps, une vision stratégique et un engagement politique soutenu.
Ce modèle de gouvernance agile n'a rien d'une utopie. Il se construit, avec ses avancées et ses reculs, dans plusieurs pays de la région. Les preuves de sa faisabilité existent. Reste à savoir si les États, les organisations de la société civile, les institutions régionales et les partenaires internationaux investiront dans cette cohérence, au lieu de continuer à financer des projets technologiques déconnectés des processus et des personnes.
Recommandations opérationnelles
Six recommandations prioritaires à l'intention des États, des institutions régionales, des organisations de la société civile et des partenaires techniques et financiers.
Réformer les systèmes éducatifs pour intégrer la gouvernance numérique
Les curricula scolaires et universitaires doivent intégrer des modules de compétences numériques civiques : compétences techniques, mais aussi compréhension des institutions, des processus budgétaires et des outils de suivi citoyen. Des programmes de formation en partenariat avec les universités, les incubateurs civiques et les organisations de la société civile doivent être développés et financés sur le long terme.
Adopter des cadres légaux protecteurs et inclusifs
Chaque pays de la région devrait disposer d'une loi sur la protection des données personnelles, d'un cadre réglementaire pour la liberté d'expression en ligne et d'une politique d'accès équitable à Internet. Ces cadres doivent être co-construits avec les jeunes et la société civile. Un moratoire régional sur les coupures d'Internet lors des processus électoraux devrait être discuté et adopté dans le cadre de l'UEMOA et de la CEDEAO.
Soutenir durablement l'écosystème Civic Tech
Les fonds nationaux et les partenaires internationaux doivent créer des mécanismes de financement pérenne pour les organisations de Civic Tech africaines. Les incubateurs spécialisés dans l'innovation civique doivent être développés, dotés et connectés en réseau régional. La reconnaissance institutionnelle des initiatives numériques portées par des jeunes, à commencer par leur intégration dans les consultations officielles, doit devenir une pratique systématique.
Développer des infrastructures d'open data
Les États doivent investir dans des portails de données ouvertes couvrant les budgets publics, les marchés publics, les indicateurs de développement et les données géospatiales. Ces portails doivent être exploitables par des citoyens non-experts. Des partenariats avec Development Gateway, Open Contracting Partnership et Open Knowledge Foundation peuvent accélérer cette transition.
Institutionnaliser la participation des jeunes dans les processus décisionnels
Il faut créer des mécanismes structurels, et non symboliques, de participation des jeunes dans les cycles budgétaires, les processus législatifs et les évaluations des politiques publiques. Les quotas de représentation des jeunes dans les organes consultatifs et les comités de gouvernance doivent s'accompagner de ressources et d'espaces d'influence réels, pas seulement de sièges.
Investir dans le mentorat et la transmission intergénérationnelle
Chaque pays devrait développer des programmes structurés de mentorat entre anciens dirigeants et jeunes leaders. Ces programmes doivent transmettre des compétences, mais aussi des valeurs d'éthique publique, de responsabilité et de service. Des réseaux régionaux de jeunes leaders en gouvernance numérique, sur le modèle des alumni des grandes écoles de gouvernance africaines, accéléreraient la diffusion des innovations et des apprentissages.
Conclusion : Ubuntu et la gouvernance numérique
Les sociétés qui réussissent leur transition vers une gouvernance numérique inclusive ne sont pas celles qui comptent le plus de câbles à fibre optique ou d'applications gouvernementales. Ce sont celles qui ont aligné les compétences de leurs citoyens, la qualité de leurs processus publics et la puissance de leurs outils numériques au service d'une même vision : une démocratie qui fait confiance à sa jeunesse.
La philosophie Ubuntu nous enseigne : « Je suis parce que nous sommes. » Dans le champ de la gouvernance numérique, le droit d'être entendu, de participer et d'être protégé en ligne dépend de la façon dont nous organisons collectivement nos personnes, nos processus et nos technologies. Cela ne tient ni aux individus brillants ni aux gouvernements bienveillants. Cela tient à une architecture sociale, à la cohérence entre les piliers.
La jeunesse sahélienne n'attend plus qu'on lui laisse une petite place à la table. À travers le Débat Numérique National de la Jeunesse au Sénégal, BudgIT et Follow The Money au Nigeria, Ushahidi au Kenya et dans toute l'Afrique, des milliers de jeunes femmes et de jeunes hommes construisent déjà la prochaine génération de gouvernance. Ils documentent, analysent, proposent, interpellent. Ils ne sont plus observateurs de la gouvernance. Ils en sont des acteurs.
Notre responsabilité collective, en tant qu'institutions, en tant que partenaires, en tant qu'aînés, est de choisir : rester debout à côté de ce tabouret, ou nous y asseoir avec cette jeunesse pour co-concevoir la prochaine génération de gouvernance au Sahel.
Le tabouret tient sur trois pieds. Chacun est indispensable. Ôtez-en un seul, et tout s'effondre. Quand les trois tiennent ensemble, la Personne au cœur, le Processus comme cadre, la Technologie comme levier, la gouvernance devient ce qu'elle devrait toujours être : un bien commun, construit par tous, pour tous.
L'auteur
Papa Massamba Ndiaye est un leader africain engagé dans la transformation des systèmes publics et le développement du leadership des jeunes. Diplômé en Droit public, relations internationales. Président de Ubuntu University, il met son expertise au service de l'autonomisation de la jeunesse africaine, de la transformation numérique et de la promotion d'un leadership éthique sur le continent. Impliqué dans l'élaboration des politiques publiques au Sénégal, il a contribué à la co-création de la Stratégie Nationale de l'Intelligence Artificielle ainsi qu'à l'élaboration de la Stratégie Nationale de Bonne Gouvernance. Il est membre du comité interministériel en charge de l'agenda « Jeunesse, Paix et Sécurité » et de la Taskforce de Galien Africa. Surnommé « The Man of Ubuntu », il a été élevé au rang de Chevalier de l'Ordre national du Mérite par l'État du Sénégal.
Références et sources
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Note de cadrage, Panel 1, 9ème Symposium du Gorée Institute (2026)
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UNFPA, Adolescents and Youth Report: West and Central Africa
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Civic Tech Africa, Illustrating the Use of Open Data to Drive Transparency and Accountability
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World Bank, Open data on the ground: Nigeria's Follow the Money
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New African Magazine, Mabingue Ngom: We can make a real difference in the Sahel
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Note Conceptuelle, 9ème Symposium Annuel du Gorée Institute (2026)
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DataCup, Digital Divide in Africa: A Gap Between Urban and Rural
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UNDP, Youth in Africa: a demographic imperative for peace and security
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World Bank, Africa's young people speak out about ending digital exclusion
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IntechOpen, e-Governance and Anti-Corruption War in Africa
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UNDP, e-Governance and Citizen Participation in West Africa
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ISS Africa, Offline and silenced: Africa's quiet rise of internet repression
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EISA, Information controls and internet shutdowns in African elections
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MacArthur Foundation, Follow the Money in Kaduna State
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EPD, Assessing Civic Tech That Works to Build #TheAfricaWeWant
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SAIIA, Civic Tech in Southern Africa: Alternative Democracy
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BudgIT, Leads with Civic Technology Tools for Africa's Democracy
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BudgIT, MAVC Research Report
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African Union, Highlighting Ushahidi's Ongoing Role in the Civic Tech Fund
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African Union, 15 Civic Tech Organizations selected finalists
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Development Gateway, Open Data in Senegal
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ITU, Internet use in urban and rural areas (Statistics)
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GPPi, Digital Threats to Elections: Learning From What Has Worked
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TechCabal, Nigeria's Civic Tech Funding Crisis
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Digital governance for democratic integrity in West African States
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The Yaakaar Initiative, Transforming Lives in Dakar's Suburbs
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